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Marie Darrieussecq

« I’m a black man in a black world »
Jungle, rappeur camerounais

FRANCE, TERRE DE PASSAGE

LES GRILLES

Je suis à Calais. Par où commencer.

Par les grilles. Les rangées de barrières. Les barbelés. Les clôtures. Les palissades. Le treillage. Les garde-corps. Les poteaux. Un champ de poteaux. Les arbres transformés en poteaux. Le paysage mutant.

À quoi ressemble une frontière quand elle mute, quand elle bourgeonne, quand elle s’auto-duplique ? À une tumeur de frontière, à une plaie, une gangrène. Calais : tout l’espace autour du tunnel, tout ce que le regard peut voir, est devenu frontière, se prolongeant en longs filaments par tous les bras de l’autoroute.

Qu’est-ce qui limite le nombre de grilles ? Pourquoi ne pas redoubler encore leur nombre ? Où est la grille de la grille ? Où est la frontière de la frontière ? Qui décide, quelle expérience montre, quelle étude a calculé qu’il faut tant de mètres de haut, tant de largeurs entre deux rangées, pour empêcher un être humain de franchir tel pan d’espace ?

C’est un paysage à la Star Wars. Ici est l’entrée d’un tunnel fabuleux, un prodige de la technique humaine, creusé pour le passage. Mais, gardé par tant de grilles, on dirait le terrier ultra-surveillé d’une longue bête dangereuse et vermiforme, dont il ne faut surtout pas s’approcher.

LA STATION TOTAL

Je suis à Calais. Par où commencer. Par la Station Total. La Station Total de la zone industrielle, tout près de l’ancienne Jungle, est posée le long du dernier accès à l’autoroute. Les grilles dans la nuit sont d’un blanc fluorescent. « C’est la nouvelle dentelle de Calais », dit Justyna. Justyna, Hania, Jessica et moi, nous sommes en planque dans une voiture de location, feux éteints. En planque si l’on veut, parce que nous sommes très visibles, comme tout se qui se passe à Calais. Il est bientôt minuit. Tout est glacé et silencieux. La lumière est étrange, très blanche, comme repoussée sur les côtés, elle laisse l’autoroute dans l’ombre. C’est que les lampadaires sont tournés vers l’extérieur : pour voir les migrants. C’est l’unique autoroute éclairée vers ses bords.

Une trentaine de camions sont garés autour de nous comme des murs. Trois fourgons de policiers et de gendarmes sont postés en triangle. Une cinquantaine de silhouettes humaines, graciles et encapuchonnées, glissent d’un côté à l’autre de la scène, s’éparpillent, se rejoignent. D’autres silhouettes plus cubiques, en uniforme, les poursuivent. Il y a un petit bruit de pas rapides, pas un mot n’est échangé, c’est la course en silence. Puis tout s’arrête. Les silhouettes furtives se sont à demi cachées derrière les camions ou aux abords de la station, dans les maigres fourrés. Les uniformes se sont regroupés près de leurs véhicules. À nouveau, un groupe de silhouettes obscures se met en mouvement vers un camion. À nouveau, les uniformes les chassent. C’est presque incompréhensible, tellement c’est simple.

Les métaphores qui viennent sont enfantines. Chat et souris. Cowboys et Indiens. Enfantines sauf que ces images apparemment inoffensives parlent de prédation et de génocide. Ce à quoi nous assistons si ouvertement est à la fois puéril et cruel. Des gens désespérés tentent de monter dans des camions et en sont empêchés par des fonctionnaires. Ils recommenceront autant de fois qu’il le faut, ils en seront empêchés autant de fois. Le monde est puéril. Cruel, ça va sans dire. Mais puéril, aussi. D’une puérilité désarçonnante.

Devant la station Total, dans la lumière diffuse de l’entrée des toilettes, se tient un homme noir, qui fume. Les cigarettes sont une denrée rare et chère. Il se tient là, dans la lumière, il prend sa pause. Le paradoxe de Calais est que plus on est visible, plus on vous fiche la paix. Se rendre visible c’est montrer qu’on n’est pas en train d’essayer de passer.

« Passer », ça veut dire passer en Angleterre.

Certains camions ont ouvert en grand leurs portes arrière : ils sont vides. Ils rentrent d’Angleterre, déchargés. C’est un langage : laissez ce camion tranquille. Les autres camions, fermés, sont des promesses. Des promesses d’Angleterre, des espoirs de cachette et de passage.

Un garçon noir vêtu d’un anorak à capuche se rend aux toilettes de la station. Un policier en uniforme en sort. Le policier lui tient la porte.

Je vois ça. Ce geste courtois, si simplement humain, de tenir la porte à un autre être humain. Dont cinq minutes avant ou après, on empêche le passage. À coups de gaz s’il le faut.

C’est magnifique et incompréhensible.

Mais peut-être précisément un humain qui tient la porte à un autre humain ne peut pas, ensuite, le gazer ? Peut-être précisément ce flic-là signifie à cet homme-là son désaccord sur ce qui se passe ? Une porte à Calais. Tenue ouverte, de la main d’un homme à la main d’un autre homme.

À part nous, à la Station Total et dans ses abords frémissants, il y a une seule femme. Une seule femme visible. Elle se tient remarquablement immobile. Elle est à la caisse du petit snack la Croissanterie. La tête penchée sur son comptoir, encadrée par la fenêtre de la station, la lumière des néons tombe sur elle et l’isole. C’est un moderne De La Tour. J’ai l’impulsion d’aller vers elle, de lui demander qui elle est, ce qu’elle voit, si elle voit. Puis je renonce. Maintenant je regrette. Mais si j’étais sortie de la voiture, je serais devenue un personnage de la scène. Peut-être aurais-je perturbé le cours des choses. Qui sait, j’aurais peut-être empêché un passage. Et puis, je serais devenue la deuxième femme. Or la magie de cette apparition tenait à sa solitude : cette jeune femme penchée sur sa caisse comme sur un globe terrestre dans un tableau de Vermeer. Elle, la seule femme dans ce délire masculin, au nœud de ces frontières décidées par des hommes, dans cet ordre tenu par des hommes, dans ce rêve d’Angleterre vrillé au corps de jeunes hommes, avec ces camions conduits par des hommes.

Cette jeune femme travaille au centre du monde. Là où elle se tient, la nuit, sous les néons, elle est dans la brèche du monde. Elle est dans ce pli précis où la planète forme une bosse, un obstacle. Il ne s’agit pas tant de la mer ni des falaises que d’un point de ralentissement de la circulation sur la croûte terrestre. On en repère plusieurs, hors frontières naturelles, mais Calais est devenu un signifiant, c’est le nom même de l’obstacle.

LES GENS

Calais est une grande ville historique et portuaire. Sangatte est un beau village touristique près des deux Caps. Grande Synthe est une petite ville ouvrière, joliment entretenue. Tous ces lieux devenus des signifiants sont pourtant habités par des gens. Oui, il faudrait commencer par les gens.

Mais pas tous les gens. Jessica, l’amie journaliste qui m’accompagne, voudrait me présenter des anti-migrants. Je n’ai pas le courage. Je commence par les bénévoles. Par la première personne qui m’a accueillie à Calais, Martine.

MARTINE

Son numéro m’a été donné par une amie parisienne. Texto : « J’ai une parka rouge et je serai en haut des escaliers à la gare de Calais-ville, pas Calais-Frethun. Il fait FROID, donc en cas d’hésitation entre deux, choisir le plus chaud ! »

En haut des marches il y a deux flics très baraqués qui ne m’accordent pas un regard. La dame en parka rouge me salue de la main.

Dans sa voiture, il fait chaud. Nous récapitulons les contacts qu’elle m’a donnés, « à la Croix rouge, » dis-je.

« Pas à la Croix rouge ! » Martine freine et me regarde : « Ma mère a été déportée à Auschwitz et la Croix Rouge a trouvé que c’était un camp tout à fait bien ! Mes contacts sont au Secours catholique ! Ça n’a rien à voir ! »

Bienvenue à Calais. À Calais les mots comptent. Par quel mot commencer ? Par le mot « camp ». Certes ce ne sont pas les mêmes camps. Je ne dis pas ça, et Martine ne dit pas ça non plus. Mais c’est ce mot qui m’accueille à Calais. Parce que je me suis trompée, moi, de mot, de nom. Moi l’écrivaine. Martine rectifie. Elle m’emmène sur les lieux de Calais, Calais qui fait partie de son histoire.

Le Dr Martine Devries a été médecin à Sangatte. Une fois par semaine elle y tenait consultation. De la médecine générale, avec beaucoup de fractures et de maladies de peau. Sangatte a fermé en 2002 (le camp, pas le village). Martine a toujours été active dans l’aide à l’accueil ; depuis sa retraite elle est présidente de la Plateforme de service aux migrants. J’apprendrai très vite ici que les bénévoles disent « exilés », pas migrants.

Les exilés, on en croise déjà qui marchent au bord de la route. Ils sont tous jeunes, très minces, ils ont tous des anoraks, tous ceux que nous croisons ont la peau sombre. Je n’ai rencontré qu’un seul autre homme noir, durant mon séjour à Calais : il descendait comme moi du train de Paris, il portait un attaché case et un costume élégant. Il me semblait légèrement overdressed, comme disent les Anglais. Un peu trop bien habillé, pas comme un sapeur de Château Rouge mais comme un homme qui travaille et manifeste nettement qu’il vit ou passe par ici et que s’il compte se rendre en Angleterre ce sera légalement, merci beaucoup, laissez-moi tranquille. Il ne doit pas être facile d’être un citoyen noir à Calais.

Martine me demande ce que je veux d’abord voir à Calais. La mer.

Il fait un temps bleu glacé et on distingue l’Angleterre. La ligne blanche des falaises. La plage est vide. De jolies petites cabanes posées sur le sable forment un village étrange, fermé, vide, qui semble hanté d’invisibles voyageurs.

Comment vit-on à Calais ? On y vit bien, selon Martine. Elle n’a pas envie d’en partir, sa vie est ici, ses amis, sa famille, et la beauté des lieux. Elle me montre l’église Notre Dame, « la seule église de style Tudor en France », les jolies maisons de la Côte, le petit port de pêche avec les gros ferries derrière qui ne cessent de faire l’aller-retour, et la file de camions, le ventre des camions, le seul passage possible désormais, depuis que l’Angleterre a mis tant d’argent dans les grilles.

Nous cherchons un bistrot. Elle ne veut pas aller dans celui-ci où un jour le patron lui a refusé l’entrée, elle était accompagnée d’un Soudanais. Martine a une théorie sur les Calaisiens : ici, à Calais, tous les cent ans il y a une guerre. Les Bourgeois de Calais, la corde au cou, présentant les clefs de la ville, sont inscrits au burin dans l’imaginaire calaisien. Le va et vient historique et guerrier entre la France et l’Angleterre a fait de Calais une ville mentalement assiégée.

Il y a quelques joggeurs et beaucoup de cyclistes. Il fait très beau. Il est midi. Un village est fléché, Escales. Nous roulons. Nous dépassons la rue du Pont Trouille. Je me dis que les noms valsent, à Calais, dans une sorte de folie du sens. C’est aussi un pays de pionniers de l’aviation. Des rues, des lieux, portent leurs glorieux patronymes. Ils franchissaient la Manche d’un coup d’aile. Parfois, ils tombaient dedans.

Nous rejoignons un lieu de distribution de nourriture situé rue des Verrotières. J’y reviendrai plusieurs fois lors de mon séjour. Les verrotières étaient des femmes qui cherchaient des vers de vase, pour la pèche. Martine manœuvre pour se garer dans le sens du départ. « Depuis vingt ans, me dit-elle, rien ne change et tout est pire. » Plus violent, plus répressif. Il faut pouvoir partir vite en cas de problème. Les flics nous observent. J’ai peur des flics depuis très longtemps. Je ne sais pas les regarder, je ne sais que faire de mes yeux, de mes mains. Je pense névrotiquement que face à un flic, où que je me trouve, je n’ai pas le droit d’être là, physiquement et métaphysiquement. Pour les exilés, ce n’est pas névrotique, c’est réel.

« Il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui », constate Martine. J’avance au hasard. Je dis hello, bonjour. Je souris aux visages. Je ne sais pas voir : les gens, ceux qui mangent, ceux qui distribuent. Le robinet, bizarrement placé (plus tard je me rendrai compte qu’il est trop bas : on est obligé de s’accroupir par terre pour se brosser les dents, de se salir pour se laver). Le paysage est un bouquet d’arbres maigres, de hauts tas de graviers, un sol de terre creusé par les aller-venues. Le bitume s’arrête ici, en fin de zone industrielle, près des grilles.

Je suis dans un état mental de confusion. Tous mes voyages me reviennent d’un coup et ensemble. La planète devient un poing serré dans mon cerveau : Alep, Niamey, Yaoundé, Abidjan… Niamey surtout. C’est le Niger qui me revient ici, à l’époque où le Niger, juste après la chute de Khadafi, était la plaque tournante des migrations africaines et où j’avais rencontré eux, les exilés : les mêmes et pas les mêmes. Ils se nommaient eux-mêmes « stranded », échoués, refoulés. Libériens, sierra-léonais, ivoiriens, ghanéens, camerounais, empêchés de retraverser le désert et la mer, et empêchés aussi de rejoindre leur pays natal. Désespérés. Bloqués là sur un de ces plis du monde, sur un obstacle épouvantable, le pays classé le plus pauvre dans l’échelle de pauvreté du monde, le Niger. À Calais, eux, arrivés jusqu’ici, sont allés très loin dans leur voyage. Ils sont presque au bout du voyage. Ils ont de l’espoir. Mais un dernier obstacle est là. Un cul de sac. Calais.

Calais, les mini croisières pour l’Angleterre. Vous vous souvenez de cette publicité, avec la voix de Jane Birkin ? Je l’ai dans la tête comme une ironique comptine, depuis que je circule dans cet obstacle qu’est Calais.

LES EXILÉS

Thomas et Thomas. Ils sont éthiopiens. Ils s’appellent tous les deux Thomas et ça les fait rire, ils se disent inséparables. L’un est ici depuis trois mois, l’autre six. Thomas-six-mois me dit avoir dix-huit ans. Je suis stupéfaite, il en fait le double. Je me rendrai compte plus tard que six mois ici, c’est très long, pour toutes les raisons d’angoisse et d’inconfort qu’on imagine, mais aussi parce que la plupart des gens restent moins de temps : soit qu’ils passent, soit qu’ils cherchent un passage ailleurs, en Belgique ou maintenant vers Dunkerque voire, ça s’est vu, vers Roscoff. Nous évoquons Addis Abebba, la bonne musique là-bas, la bonne cuisine, je parle de la beauté de Lalibella, de ses églises enterrées si anciennes. Ils ont des croix orthodoxes au poignet. Ils sont de l’ethnie oromo. Thomas-trois-mois est enjoué, souriant, les joues rondes, l’autre Thomas s’efforce de me sourire mais paraît épuisé.

Quel immense voyage. Quelle force. Quelle obstination.

Ils sont arrivés par le Soudan et la Lybie, où ils ont passé près d’un an, « not good ». Puis Tunis, la mer, « on a small boat ». La Sicile, l’Italie, de là le train : Nice, Paris, Calais, « train easy, no ticket easy ». J’ai déjà vu, nous avons tous vu sans doute, des contrôleurs désabusés demander leur adresse à ces voyageurs forcés. J’ai déjà vu un jeune Erythréen, dans un train, donner son adresse dans la ville de Massaoua, pour l’amende de la SNCF

Ça fait une quinzaine d’années que je recueille les récits de ces voyageurs, à divers points de leur parcours, d’Afrique en Maghreb en passant par le Vietnam ou la Syrie ou la Porte de la Chapelle ou le quai d’Austerlitz à Paris. Je n’en peux plus, de leurs histoires. Je suis fatiguée par l’état du monde. Eux portent notre fatigue, ils la transportent d’un bout du monde à l’autre, infranchissable pour les uns, jet laggé et duty-free pour les autres. Les nantis (d’un passeport) dont je suis, sont beaucoup moins nombreux que les non-nantis, mais possédent la quasi totalité du monde. Ce monde est une fatigue. Ce monde, par son inégalité scandaleuse, épuise tout le monde. La crise morale du monde rend tout le monde très nerveux

Je me sens, oui, très fatiguée. Là, tout de suite, rue des Verrotières, je n’aspire qu’à me replier au Pays basque, mon pays natal, mes fichues racines, dans l’angle profond du Golfe de Gascogne.

Je dis au revoir au deux Thomas. Non, je ne leur dis pas au revoir, je dis le mot qu’on dit ici pour se quitter : good luck.

Le lendemain, à la même heure, ils sont toujours là. Je vais de groupe en groupe. Je goûte l’excellente soupe épaisse que distribuent de jeunes Anglais. Un exilé, tout jeune, joue avec une jeune Anglaise. Il joue de très près et elle essaie de se dégager en riant, ils sont collés serrés et elle est mal à l’aise, je le vois, et je sais qu’elle ne devrait pas autoriser ce jeu. J’ai eu de sérieux ennuis à 22 ans en laissant un homme être trop familier avec moi, dans un pays où le différenciel culturel n’autorisait qu’une distance courtoise entre un homme local et une jeune femme étrangère, dans un pays où les codes de séduction n’impliquaient ni les mêmes gestes ni les mêmes regards qu’en Europe. Il avait pris pour une invitation – lui et ses amis – ce qui n’était chez moi qu’ignorance et maladresse. La danse de ces deux-là me rappelle de mauvais souvenirs. Même l’amitié est difficile, quand l’inégalité économique est si violente.

Trois jeunes filles éthiopiennes se tombent dans les bras : elles se retrouvent, elles étaient sans nouvelles depuis l’Italie. L’une d’elle est joliment maquillée sous un voile fushia, elle rend visite à son fiancé sur ce lieu de distribution. Une femme en blanc, de Gynécologie sans frontières, s’approche et parle en arabe littéraire avec le jeune couple. Les voilà tous trois à répéter leurs phrases pour en gommer l’accent et se comprendre. La gynécologue s’appelle Nasrine. Son arabe est d’Algérie, très différent de celui des musulmans d’Ethiopie. Les copines ne parlant qu’amharique béent un peu, comme moi. Nasrine m’explique en français qu’elle met sous contraception la plupart des filles qu’elle rencontre ici : une piqûre de trois mois voire un implant de trois ans. Celles-ci sont toutes vierges, me dit Nasrine sous le nez des intéressées, « mais le diable est vite là » ajoute-t-elle en riant. Elles attendent de passer pour épouser leur fiancé en Angleterre. Toutes savent que tenter de passer avec un bébé, c’est le cauchemar.

Les femmes déjà mariées sont la plupart du temps mères, j’en rencontrerai plusieurs à Grande-Synthe. Un des trucs des mères est d’emmailloter leur bébé serré dans du cellophane, autour d’elle, sous les vêtements, façon gigot ou kangourou : le bébé est protégé du froid et surtout on ne risque pas de le perdre en sautant dans les camions ou en courant le long de l’autoroute… Et puis, le bon vieux Toplexil, le sirop pour la toux qui fait dormir. Je me souviens d’un long voyage en avion, avec passeports bien entendu, où j’avais moi-même usé de ce truc sur ma progéniture… Moi, c’était pour mon confort, pas de peur que les cris du bébé n’éveillent l’alarme, les flics, le camionneur, la colère du passeur…

De tout mon séjour à Calais, mon héroïne, c’est Nasrine, prosélyte de la contraception et de la prévention dans une jungle de difficultés. Et mon héros, c’est Jacob.

Voici Jacob : il vient vers moi délibérément. Il est spécial, Jacob, tout le monde s’accorde à le dire. D’abord, il parle un français parfait. Il parle aussi anglais, russe, danois et suédois (« c’est presque pareil », se défend-il modestement), et le farsi d’Iran, et il comprend le dari des Afghans. Il a un léger cheveu sur la langue en français, qu’il perd quasiment en anglais. Il est juif d’Iran, son grand-père est venu d’Afghanistan pour échapper déjà, il y a trois générations, à l’antisémitisme. Jacob m’explique que leur communauté, très réduite, n’a ni papiers ni citoyenneté possibles en Iran. Lui et son frère David tentent de passer en Angleterre pour faire venir leur famille, dont leurs parents, réfugiés en ce moment à Istambul. Famille bourgeoise, très éduquée, qui leur a payé des études dans des écoles privées. Ils veulent les poursuivre à Londres ou à Oxford. Jacob voudrait être soit rabbin, soit professeur de littérature.

David trouve que Jacob parle trop. Jacob le dit, d’ailleurs : « mon frère trouve que je parle trop ». David est grand et fin, Jacob est plus rond. David aussi parle six ou sept langues, dont l’hébreu, mais il est taiseux. Ici, montrer qu’on parle français n’attire que des ennuis : les autres exilés vous demandent sans cesse services et traductions, et les flics vous ont à l’oeil. Et puis, David ne tient pas à faire savoir qu’ils sont juifs. Si leur situation n’était si dramatique, j’aurais envie de rire : Jacob et David ? Avec ces prénoms-là ? Mais Jacob est aussi confiant que David est méfiant. Cela fait exactement cinquante jours qu’ils sont à Calais. Jacob me dit qu’en six mois il est sûr d’apprendre comment passer, seul, sans passeur. Bien sûr, avec huit mille euros, ils seraient déjà en Angleterre. Cet argent, ils l’ont, mais ils en ont besoin pour faire venir leur parents. « Avec 3 000 euros, m’explique Jacob, tu passes, mais sans garantie. Et pour 500 euros, le passeur t’ouvre le camion et le referme derrière toi avec la bonne pince et le bon sceau ». Jacob et David sont déjà parvenus dix fois à l’intérieur d’un camion. « Mais il faut que tous les éléments soient réunis, m’explique Jacob. Il faut tenter et retenter. Par exemple, si on fend la toile du camion, il faut avoir du gros scotch sur soi, pour la refermer le mieux possible. On apprend, peu à peu. » Et dix fois ils ont été pris. Au scan, au miroir, au CO2, par le camionneur lui-même, et surtout par les chiens.

Les chiens, c’est ce qui effraie le plus les candidats au passage. La plupart viennent de cultures où le chien n’est pas un animal de compagnie mais une créature bruyante et carnivore. Et à Calais, selon les exilés, les chiens sont les meilleurs détecteurs. Un Soudanais nous raconte, les yeux exorbités, qu’un flic armé d’un chien l’a fait sortir du camion et qu’il a le souvenir que c’est le chien qui a aboyé « Dehors ! dégage ! »

Les flics, eux, disent « bonjour » en fouillant le camion. Cyniques ou désabusés. Ou polis, allez savoir. Ici les quelques francophones rigolent sur les Afghans, dont le français se limite à trois mots : « Bonjour ! Pschitt ! Dégage ! » Un vocabulaire pris au vif de leur contact avec policiers et gendarmes. Pschitt, c’est le gaz des lacrymogènes.

Jacob et David tentent de passer à trois, avec leur copain Reza. C’est peut-être trop peu. La méthode qui marche le mieux, apparemment, c’est de tenter à dix ou quinze. Quinze gars cachés dans un camion, quatorze se feront peut-être sortir, mais le quinzième aura une chance de passer. Les détecteurs détectent la vie, pas le nombre. Ils ne font pas dans le détail. Et le détail, c’est une personne. Une vie.

On apprend que tel ou tel est passé par la tonalité de la sonnerie, au téléphone : ça ne sonne pas pareil en Angleterre. La tonalité anglaise est la musique du succès. Ces soirs-là, c’est la fête. En ce moment il y a peu de monde à Calais, peut-être huit cents exilés. Cinq à six personnes passent par semaine. Au bout de six mois, si on n’a pas réussi, il faut essayer ailleurs, à un autre point de la côte d’Opale, ou de Belgique ou de Hollande. Ou renoncer, et demander l’asile.

Sylvain, le directeur de l’Auberge des Migrants, avec sa gueule de gars du Nord et sa belle dégaine de rockeur, me dit en riant que certains ne passeront jamais, « des Pieds Nickelés de quinze ou seize ans qui font coucou au chauffeur ou qui sont trop maladroits ». Les Afghans (qui sont là mais qu’on ne voit pas trop, depuis la rixe mortelle d’il y a quelques semaines) sont connus pour être « inventifs ». Ils se mettent à une vingtaine pour barrer l’autoroute, ils attaquent les camions qui freinent net, parfois trop tard. Un conducteur polonais y a laissé la vie l’an dernier.

Mais à Noël dernier, c’était vraiment Noël. Un ferry s’est échoué. La désorganisation du port a entraîné celle des contrôles : les camions se sont accumulés, et en une seule nuit trois cents personnes ont pu pénétrer les ferries et faire leur mini-croisière pour l’Angleterre.

Jacob, je le retrouve le lendemain au Secours Catholique. Et j’essaie de le convaincre de demander l’asile en France.

Ça y est, je retombe dans les histoires. Non seulement je n’en ai pas marre, de leurs histoires singulières et de leur histoire universelle, mais en plus je m’en mêle. Jacob devient une rencontre, pas un migrant de passage, une rencontre comme j’ai rencontré Aziz et Benedict au Niger, comme j’ai rencontré Merveille au Cameroun, comme j’ai rencontré Omar à Naples et Lilian à Paris. Jacob me raconte sa vie et je lui raconte la mienne et on s’échange nos numéros et ça y est, je fais à nouveau partie de cette planète qui tourne, de ces récits, de cette folie…

Jacob a tout lu. Il a lu Dostoïevsky, Tolstoi et – il cherche une seconde son nom : mais si, celui qui savait par cœur tous les romans au goulag : Soljenitsyne. Il a lu Hugo (il aime particulièrement Les derniers jours d’un condamné), Dumas, Balzac, Jules Verne, Flaubert, tout le monde. Il a lu Dickens, les Brontë, etc. Il a lu Shakespeare mais regrette de ne jamais l’avoir vu mis en scène (longue conversation sur la capacité qu’a le théâtre de supporter la lecture). Il connaît par cœur le Petit Prince, qu’il porte dans son cœur, mais de tous les livres au monde, celui qu’il préfère, c’est l’Etranger de Camus.

Je ne suis pas venue à Calais seulement en émissaire d’Arte. Je suis venue à Calais parce que depuis des années, j’essaie, en vain, d’écrire un roman « sur les migrants ». Calais, c’est la dernière étape. Je me disais : après Calais, l’écriture va reprendre. Mais mon problème s’aggrave : comment écrire un roman après avoir rencontré Jacob ? Jacob qui est à lui seul non seulement un roman, mais tous les romans ?

Je lui demande s’il a lu Don Quichotte. Car son regard porte le grain de folie et de grandeur du chevalier lecteur-voyageur. Londres, dans les yeux de Jacob, tournoie comme un moulin. « Cervantès, me répond-il ? Non, je ne l’ai pas lu ». J’insiste car cela m’étonne. « Bon, concède Jacob, je l’ai lu, mais en français. Un livre ne se lit vraiment que dans sa langue d’origine, et je ne parle pas espagnol ».

Cette conversation a lieu dans la grande salle du Secours Catholique, rue de Moscou. Une quarantaine d’hommes jouent aux cartes ou aux échecs (David met mat tout le monde). Ils prennent des cours de français ou de dessin avec des bénévoles, ils boivent du thé très sucré, ils jouent de la musique autour d’un rappeur camerounais qui s’est donné le nom de « Jungle »… Tous rechargent leur téléphone, profitent du wifi, des toilettes et lavabos propres. Certains dorment, assis sur des chaises ou allongés par terre. Tom Tom, un des bénévoles les plus actifs à Calais, organise souvent des séances de cinéma : « rien de trop violent, rien qui leur rappelle leur propre vie, ou alors de la violence stylisée, qui les fait rire, comme Die Hard ou Kingsman. Ou des romances de Bollywood ». Jungle chante, il chante toujours la même chanson, dans laquelle se glisse un lapsus peut-être volontaire : au lieu "I’m a black man in a white world", il dit "I’m a black man in a black world"…

Il est 15 heures, tout est très calme. Je ferme les yeux. J’ai l’impression d’être dans un village africain le soir. Je me demande d’où je sors ce cliché. C’est l’odeur de feu de bois de leurs habits. Elle me ramène à des moments précis dans les volcans au-dessus des grands lacs, loin des villes, dans le froid et l’humidité. Une odeur précise de gens qui vivent sans électricité, à la lueur des braseros.

Plus tard, dans le gymnase de mise à l’abri à Grande-Synthe, l’image flottera à nouveau dans l’odeur de fumée de bois. Plusieurs centaines d’hommes regroupés sous les poteaux de basket, dans des duvets, sur des matelas, somnolant, s’ennuyant, attendant… L’attente, me dit l’un d’eux, c’est ce que nous faisons le mieux. L’attente, me dis-je, oui. Mais cette attente est une humiliation. Tous ces hommes jeunes, réduits à forcer un passage qu’on leur refuse, et qui jouent aux dames en attendant…

L’emploi du temps de l’exilé, c’est un premier repas vers midi, distribué par les bénévoles, organisés par l’Auberge des Migrants[1]. L’après-midi, c’est l’attente. À 17 heures, un bus vient pour la douche, un droit acquis récemment. À 17 h 30, on lace solidement ses chaussures (tous les exilés cherchent à se procurer de bonnes chaussures). A partir de 18 heures, on tente le passage. 18 heures c’est le rendez-vous avec le passeur si on en a un, c’est aussi (si j’ai bien compris) la relève des équipes pour les flics et les gendarmes, et c’est en ce moment l’heure où la nuit tombe. On tente de passer toute la nuit. Le matin on dort. Le dimanche c’est « day off », car les camions ne circulent pas.

La douche est cruciale car les chiens, aux barrages de contrôle, reniflent l’humain et il vaut mieux être le plus propre possible. S’enduire de café est aussi un truc qui peut dérouter leur odorat. Les contrôles, on les voit de l’autre côté des grilles. Ils occupent un énorme espace au sol, sous forme de diverses cabines, machines, sas et auvents sous lesquels passent les camions. Il y a le contrôle au CO2, qui pousse certains migrants à prendre le risque de respirer dans un sac en plastique. Il y a le contrôle aux caméras thermiques, pour la chaleur humaine. Il y a le contrôle aux miroirs, de tous les côtés du camion, pour voir si la bâche a été fendue au rasoir.

LES PASSEURS

Les passeurs, on les voit à Calais. Les « petits » passeurs ; car les gros sont à Paris, italiens ou albanais souvent. Jessica me montre un type de loin, avec une capuche grise. C’est un passeur notoire. Je le reverrai tous les jours. Pourquoi les flics ne l’arrêtent pas ? À Grande-Synthe, les premières douches installées dans la mairie ont presque tout de suite « coûté » cinq euros : les passeurs les tenaient, ils faisaient payer les migrants. Il a fallu que la mairie mette des gestionnaires et des surveillants. Une bénévole ne comprenait pas pourquoi certains exilés qu’elle recevait étaient si malpolis avec elle, se comportant comme à l’hôtel. C’est qu’ils avaient payé. Un passeur leur avait filé l’adresse de sa maison.

LES CAMIONNEURS

Taïeb est camionneur. Il nous reçoit devant son camion, toutes portes ouvertes. Est-ce qu’on veut manger un bout ? Trois de ses collègues déjeunent à l’intérieur. Je découvre que c’est très grand, un camion. Un camion vide. Une table dépliée, des chaises, et il y a encore beaucoup de place. Les voix résonnent.

Taïeb se sent mal. Calais est une épreuve. Tout le reste du voyage depuis le Maroc, il aime. Il aime voyager. Agadir-Tanger-Calais, quatre à cinq jours de route à deux, six jours s’il est seul à conduire. 24 tonnes de tomates à l’aller, le retour à vide. Il rit : « la tomate c’est ma vie ». Ça fait sept ans qu’il fait la route. Il a trois filles, il aime les retrouver, il aime repartir. Nous nous montrons des photos de nos enfants. Taïeb est très angoissé par la situation calaisienne. Comme tous les gens engouffrés dans l’entonnoir de Calais, il souffre directement, dans sa vie et dans ses insomnies, du traité du Touquet. Cette frontière que l’Angleterre a déplacée en France et finance grassement agit comme un acide dans sa vie. Un seul migrant trouvé à bord, c’est 3 000 euros d’amende pour Taïeb, et 3 000 pour son employeur. Chaque tête de migrant trouvée parmi les tomates : 3 000 euros. Taïeb gagne 400 euros par mois.

Et il n’y a pas que l’amende, il y a le chargement. Si le camion est contrôlé comme contenant de la vie humaine et pas seulement des tomates, les flics l’ouvrent et gazent. Les tomates sont fichues. Tout le chargement est à jeter.

Alors le camionneur, au lieu de se reposer la nuit, guette. Les camions modernes ont de telles suspensions qu’il ne sent pas, depuis la cabine, si quelqu’un fait effraction. Le pire, pour Taïeb, ce sont ses compatriotes, les Marocains. Ils l’accusent d’être au service des flics. Ils lui reprochent de ne pas les aider à passer. Taïeb est un homme affable et torturé.

Un crissement de freins derrière nous : un camion a pilé devant un ballon poursuivi par un jeune exilé. Une partie de foot se déroule sur la partie gazonnée au-dessus du giratoire, étrange terrain improvisé. Jessica et moi allons voir les imprudents. Ils ont tous l’air très jeunes – quinze, seize ans, l’âge de mon fils. Cette petite bande est érythréenne. Ils me montrent leur croix orthodoxes. Certains les ont tatouées à l’intérieur de leur poignet et les embrassent, good luck, good luck. Ils m’invitent à poser la main dessus. Moi, l’athée, je les bénis intérieurement de toutes mes forces. Je voudrais créer autour de leur jeune tête un cercle de protection magique, une bulle de bonté et d’amour portative, pour leur voyage. À quinze ans, en Erythrée, le service militaire est obligatoire. Il dure neuf ans, pas payé, pas nourri, et on est rarement relâché à la fin car l’Erythrée entretient la guerre à ses frontières y compris intérieures, l’Erythrée est en ce moment la dictature la plus cruelle, la plus folle, et la moins examinée de la planète. Si on tente de déserter, la famille est assassinée, sœurs et mères sont violées avec divers raffinements, leurs cris transmis par les bourreaux au téléphone poursuivent le déserteur, contre rançon, jusqu’à Londres s’il le faut. Une affiche manuscrite au mur du Secours Catholique disait : « We’re not tourists. Understand where we come from ».

L’Erythrée se vide, comme des zones entières du Soudan, de l’Ethiopie, sans parler de la Syrie et des pays officiellement en guerre, sans parler de toutes les zones où on meurt de faim. Mourir de faim ou mourir de la guerre, c’est mourir. Et il y a les pays que je connais mieux que d’autres, ceux du Golfe de Guinée, où on ne meurt pas de faim ni si fréquemment de violences, mais où on meurt de désespoir, de ne pas avoir d’avenir alors qu’on a vingt ans. C’est le cas de Jungle, le rappeur camerounais, qui a passé brillamment tous les écrits des concours de la haute administration mais a toujours été recalé à l’oral faute d’être des cercles de Paul Biya, le très vieux dictateur local.

Le scandale n’est pas ce qui se passe à Calais. Calais, c’est le symptôme. Le scandale, c’est la corruption générale du monde. C’est l’inégalité faramineuse qui régit cette planète.

LES FLICS

C’est à ce moment de mes réflexions et bénédictions que les flics décident de venir voir ce que nous trafiquons. Qui sommes-nous et que faisons-nous ici ? Jessica sort sa carte de presse. OK. Tous les regards se tournent vers moi. Je sens ma phobie flicale me prendre à la gorge. Entendons-nous bien : j’ai moi aussi embrassé un flic après les attentats de 2015. Mais je suis basque. Mon pays natal est coupé en deux par une frontière arbitraire et a une longue histoire de violence et de torture. La seule idée d’entrer dans un commissariat me colle une attaque de panique. Et je n’aime pas les frontières. Je n’aime pas qu’on empêche les gens de circuler. Et qu’on m’interpelle dans le pays où par hasard je suis née, dans le pays de mes papiers, qu’on me demande de me justifier d’être ici, de prouver ma fichue identité, déclenche tout un petit scandale personnel dans ma tête, personnel et politique. Est-ce que ce parking n’est pas un espace public ?

Les flics, trois types encagoulés, nous emmènent près de la camionnette où est assis leur chef. J’ai ma carte d’identité ; c’est un petit miracle que j’y aie pensé ce matin. Je suis là pour Arte mais je n’ai pas de carte de presse. Je ne suis pas journaliste, je suis écrivaine. J’écris un roman. Un roman pour les migrants. (Je veux dire « sur » mais je fais un lapsus). J’habite à Paris. J’ai pris le train. Je reste trois jours. À l’hôtel. Je viens voir. Voir ce qui se passe. Le chef écrit, et écrit, et écrit. Il ne me rend toujours pas ma carte d’identité, ce rectangle bleu pâle plastifié qui m’autorise à aller librement à Londres si je veux. Mon visage y est barré de RF rouges et je me nomme, dans le code en bas, IDFRADARRIEUSSECQ<<<<<<75P001. C’est incroyable tout ce que le chef écrit, vue la brièveté de mes réponses. « Vous écrivez un roman, comme moi ? » Jessica émet un couinement qui doit être un fou rire ravalé. Du coup ça devient un peu long, le chef me dit à chacun son métier, décidément nous tenons une conversation professionnelle.

La zone industrielle de Calais, en bordure de frontière, en bordure des grilles, n’est pas un espace public. On n’a pas le droit de s’y promener. Ce n’est écrit nulle part, aucune loi ne l’interdit, mais les flics vous le feront savoir.

Plus tard, à un autre contrôle, par blague, la taquine Jessica refusera de sortir sa carte de presse. Elle veut me montrer ce qui se passe quand on est simple citoyenne et qu’on se balade dans ces « non-lieux » de Calais. Ce jour-là, je ne tiens que cinq minutes d’interrogatoire. Je craque. Je dis que ma copine est journaliste, qu’on enquête pour Arte. En plus, les flics de Calais ont plutôt Arte à la bonne. Le mot Arte leur arrache un sourire. Ils nous voient sans doute comme des intellos, des naïfs, des idéalistes. Inoffensifs. C’est sûrement parce qu’ils n’ont pas encore vu le film que prépare Yann Moix.

Le travail des flics, en ce moment à Calais, est de décourager les exilés. De les fatiguer. De les épuiser. Qu’on sache bien qu’il ne faut pas venir à Calais. La jungle a été démantelée plutôt correctement, c’est ce que me disent tous les bénévoles que je rencontre. Il n’y a pas eu de violence. Le préfet tenait tout, il était sur le terrain constamment, il communiquait particulièrement avec les Afghans, et le commissaire de Calais était personnellement en charge de toutes les patrouilles, il disait être responsable de chaque homme. Juste avant le démantèlement, la « vanne » a été judicieusement ouverte. On estime qu’au moins trois mille personnes sont passées, les autres ont eu l’asile ou ont été logées dans des centres d’accueil ou ont tenté leur chance sur un autre point de la géographie.

Mais une sale période a suivi. Les flics se sont lâchés. Ils ont gazé l’eau, les sacs de couchage, ils ont cogné, ils ont insulté. On a appelé cette période, ici, « la récréation ». La transition entre Hollande et Macron a fait comme un vide étatique sur la zone. Le commissariat détaché de Calais a été supprimé. Quant au préfet actuel, les bénévoles que je rencontre observent à son sujet un silence caustique.

SYLVIE

Sylvie accueille des Soudanais, jusqu’à dix dans son deux-pièces. Le plus court séjour dure une nuit, les deux plus longs ont duré sept mois et quinze mois. Sylvie a une dette mensuelle de 40 euros par mois à cause des contraventions que les flics lui ont systématiquement collées, pendant des années, chaque fois qu’elle se garait aux abords de la jungle. Ils lui ont aussi retiré peu à peu tous ses points de permis. « Les flics pensent que si tu viens là, c’est pour te faire sauter par les migrants ». Sylvie n’est pas « pro-migrants ». Elle n’est pas contente qu’ils soient là. Ça a fait du tort au port. Mais ils ont là. Et elle supportait plus de ne rien faire. Elle n’en dormait plus. Quand elle a pris la décision d’agir, ses grandes filles, qui n’étaient plus à sa charge, ne lui ont plus parlé pendant un an. Maintenant elles comprennent mieux. « Je suis convaincue que la France n’est pas raciste. C’est la peur seulement. Car une fois que tu accueilles, tu deviens accueillant ».

Son principal souci actuellement, c’est que les jeunes Soudanais qu’elle héberge ne pensent pas toujours à passer la serpillière après leur douche dans son impeccable intérieur décoré de peluches. Sinon, elle n’a jamais eu le moindre problème. Jamais le moindre objet n’a disparu. Une seule fois une voisine lui a fait des ennuis, la dénonçant à l’office de logement pour usage « abusif » de son box pour voiture, où elle stockait des vêtements pour les exilés. Sylvie me raconte paisiblement ses dix ans de bénévolat et ses quatre cents « récits de vie » : elle aide les exilés à les réécrire pour leur dossier OFPRA. Elle m’en montre un, discrètement. Je lis, fascinée, la note donnée par l’OFPRA : le récit de cet homme, torturé vingt-huit jours dans son pays, n’est « pas assez détaillé ». Il n’est pas considéré comme crédible.

Au-dessus de la porte, chez Sylvie, est encadré en grand le texte de J’accuse et un portrait de Zola.

LA GEOGRAPHIE

Il y a l’histoire des accords et des décrets, Touquet, Dublin, qui tranchent comme des lames le destin de milliers et de milliers de gens. Il y a l’histoire des lieux, Sangatte, Grande-Synthe, Calais, la fermeture de Sangatte, l’incendie de Grande-Synthe, le démantèlement de la Jungle. Et il y a la géographie.

Je me suis rendue à Calais mi-février 2018. C’est un moment précis de l’histoire de la ville, de l’histoire du passage. Peu de monde. Peut-être un jour l’appellera-t-on la morte saison. Mais le point géographiquement le plus proche de l’Angleterre sera toujours Calais. Les flics auront beau se poster à cet endroit précis de la côte, ils n’écarteront pas à coups de matraques la distance entre les deux rives. Une trentaine de kilomètres. On a vu des tentatives de passage en zodiac, mais cette mer est si étroite et si surveillée qu’un bateau se voit plus qu’un migrant au milieu de l’autoroute. On a aussi vu quelques tentatives à la nage.

L’ultime obstacle, Calais, plus exactement ce bras de mer nommé le Pas-de-Calais, n’est pas le plus risqué après le Sahara, la Méditerranée, ou l’enfer lybien. Mais il me fait penser au ressaut Hillary, ce petit amoncellement de roches juste en dessous du sommet de l’Everest, qui a fait échouer tant d’expéditions. Mon amie Hania, franco-libanaise, me ramène à la géographie calaisienne, celle de l’eau, avec un proverbe kurde : « celui qui a bu la mer ne va pas s’étrangler avec le lac ».

La géographie est une des données stables de notre existence. Elle évolue, mais très lentement à l’échelle humaine. Il y a un peu plus de 20 000 ans, une terre émergée, qu’on a nommée bien plus tard le Doggerland, reliait l’île au continent. Les humains préhistoriques passaient à pied entre les deux terres. Il arrive que des chalutiers ramènent du fond de la mer du Nord des ossements d’animaux terrestres, mammouths ou lions des cavernes. En janvier 2015, l’océanographe britannique Dawn Watson a même découvert une forêt engloutie au large du Norfolk[2].

J’imagine les exilés, chaussés de semelles de plomb, vêtus de scaphandres et couronnés de bulles, se perdre à travers la forêt engloutie pour rejoindre leur rêve d’Angleterre…

Soyez bénis, petits Érythréens. Tout ce que vous possédez, c’est ce rêve.

Et les flics auront beau se poster entre l’Angleterre et la France, à Calais, à ce point précis de la mer, ils ne chasseront pas le rêve d’Angleterre, ce rêve sur-vendu aux exilés. Alors ils continuent à « fatiguer le migrant ». Défaire toute velleité d’installation ne consiste pas seulement à arracher les bâches tendues sur deux branches d’arbres, dans ce pays constellé en tous sens de poteaux hostiles. Ça consiste à embaucher des entreprises de nettoyage industriel, pour tout jeter sans distinction : y compris les sacs, donc parfois les papiers. Dans la Jungle, on pouvait laisser ses affaires à un ami, pour tenter le passage. Maintenant il n’y a plus aucun endroit possible pour laisser le peu qu’on a. Dom Dom résumait ainsi la situation : « Qu’y a-t-il de pire que de vivre dehors ? Vivre dehors sans rien. »

Les exilés dorment dans les bois. Ils dorment, et ça me semble encore plus dur, dans la gravière, dans les tas de matériaux de chantier qui font des monticules près de l’ancienne jungle. Ils creusent des trous, comme dans la nouvelle de Kafka, le Terrier. Ils n’ont rien où poser leur tête.

Rien où poser sa tête est le titre du beau livre de Françoise Frenkel, récemment redécouvert[3]. Cette juive polonaise réfugiée en France a réussi à passer clandestinement la frontière suisse en 1943, après des mois de fuite et d’errance. Les lieux où elle est accueillie et ceux d’où elle est chassée, les barbelés des frontières qui déchirent les mains, les flics et les passeurs : la traque subie par cette sans-papier a aujourd’hui des résonances sinistres.

Beaucoup d’exilés témoignent que leur sommeil est resté là-bas, dans le pays perdu. Le sommeil s’est détaché d’eux, dans la fuite et la peur. Le sommeil est comme l’ombre qu’ils ont laissée derrière eux dans le déracinement.

LE CIMETIÈRE DE CALAIS

Au cimetière de Calais il y a une cinquantaine de tombes d’anonymes. Parfois un prénom. Parfois une date. Plus personne ne tente le passage par l’Eurostar ou par le tunnel, trop bien gardé désormais, et trop de morts. Mais les accidents sont nombreux, à « sauter » les camions ou à étouffer dedans, ou à guetter au bord de l’autoroute la nuit. Un tertre de terre croule sous les fleurs en plastique, j’en prends une pour la planter sur un tertre vide. Mais Sylvain me dira plus tard qu’il y a des rites sans fleurs. Pour l’enterrement récent de Moussa, cinquante ans, un des plus vieux de la zone, mort d’une crise cardiaque, il y a eu de vives discussions pour savoir quel Islam il pratiquait, et comment l’enterrer, en lissant ou en formant un monticule, à mains nues ou à la pelle, avec ou sans fleurs.

Ovide me revient en mémoire. J’ai traduit ses lettres d’exil[4]. Il y a deux mille ans, banni au bout du monde connu, il décrivait ainsi sa hantise la plus profonde :

« la main d’un étranger fermera mes paupières
cérémonie funérailles tombeau
rien
inconnu
oublié
mon corps disparaîtra dans cette terre sauvage »

Au moment où je relis ces lignes, je suis, ça m’arrive souvent, dans l’Eurostar. Dans le train, sur l’écran au-dessus des têtes, passe une pub : « Eurostar, a travel state of mind. Pack small, live big. Ask a local, not your phone. Bring back more than a tan ». « Eurostar, un état d’esprit de voyage. Faites une petite valise et menez la grande vie. Demandez aux locaux, pas à votre téléphone. Rapportez plus qu’un bronzage ». De jeunes gens de toutes les couleurs y tombent amoureux, font du vélo, vont à la fête foraine, parlent à des autochtones ravis de les accueillir.

Je ne sais plus quel génial auteur de science-fiction, dans les années 60 ou 70, a écrit une nouvelle où des extraterrestres retrouvent, enfouis dans les gravats de notre Terre détruite, des films d’un monde merveilleux où tous les humains étaient heureux. Le lecteur terrien contemporain comprend que les extraterrestres sont tombés sur des publicités.

LA MÉLANCOLIE

Jessica m’emmène sur les lieux de l’ancienne Jungle. Un étrange engin avance lentement contre les grilles. On dirait un taille-haie, en fait c’est un laveur automatique de grilles. Pour qu’elles restent propres. La seule vision de cet engin donne une idée de l’argent qui part à l’eau pour cette frontière. Donne une certaine image du futur, aussi.

Nous passons devant l’usine Tioxyde, et le « Service d’archéologie préventive », et « International diesel service ». C’est une fin de journée grise. Il n’y a personne. Jessica est nostalgique. « La jungle, c’était bien, me dit-elle. Peut-être que c’est difficile à comprendre. Mais c’était joyeux. Il y avait des rues, des restos, des boutiques, l’église érythréenne en carton était magnifique, c’était une vraie ville, une ville mondiale qui a compté jusqu’à dix mille personnes[5]. » Jessica, avec de grands gestes de la main, dessine des lignes et des carrés dans l’espace. « La grande rue passait ici. Les exilés revenaient du Auchan en traînant des caddies. La rue passait juste au ras de la ferme ici, de la vieille dame, qui est devenue folle à cause du bruit et du monde, et dont toutes les poules disparaissaient ». J’essaie d’imaginer une vieille fermière du Nord vivant face à la planète même. Face à sa folie, à son désordre, à son espoir.

Là, me montre Jessica, dans le lotissement de petites maisons modestes, un type avait creusé lui-même sa piscine dans son jardin, vue sur la Jungle. Quand il est revenu de vacances, les exilés s’étaient baignés dedans tout le mois d’août. Ici, à « Cheval Loisir », le propriétaire proposait aux exilés des cours d’équitation et des tours à cheval dans les dunes, mais il a dû renoncer car l’agitation de la ville-monde effrayait les montures.

Les buissons repoussent doucement dans les dunes. Un silence total règne, et le vent. Sur un blockaus de la dernière Guerre, un grand graffiti OROMO signale le quartier où vivaient ces Éthiopiens. Par-delà la dune, la mer fait un trait sombre. La nuit descend dans le ciel, monte sur l’eau, et l’horizon se ferme comme un couvercle.

Je ne voulais pas venir à Calais. Maintenant je regrette de ne pas être venue plus tôt.

France, terre de passage. Je fais un voyage dans mon propre pays. Mais je n’ai pas, ici, d’avion retour. Je ne peux pas dormir pendant des heures dans les nuages, et rentrer chez moi. Je ne peux pas laisser tout un ciel entre ce que je viens de voir et chez moi. Ici, c’est chez moi. C’est mon pays.

Marie Darrieussecq

[1] Au moment où j’écris ce texte, l’Etat vient de prendre le relai pour les distributions de nourriture.

[2] Je lis tout ça sur Wikipedia.

[3] Françoise Frenkel, Gallimard, L’Arbalète, 2015

[4] Ovide, Tristes Pontiques, POL, 2008

[5] Selon Sébastien Thiéry, qui la décrit au moment de sa première destruction, la Jungle comptait : « deux églises, deux mosquées, trois écoles, un théâtre, trois bibliothèques, une salle informatique, deux infirmeries, vingt-huit restaurants, quarante-quatre épiceries, un hammam, deux salons de coiffure, et des histoires inouïes (…) »

http://www.perou-paris.org/pdf/Actions/ConsiderantCalais_Tribune.pdf

mars 2018