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Marie Darrieussecq

Où diable a été publié ce texte ? En tous cas le fichier Word date de mai 2007.

Goldorak
Goldorak

Je me souviens de Goldorak comme d’un robot strictement réservé aux garçons. Son pilote, Actarus, était un garçon ; et si le robot semblait parfois animé d’une volonté propre, c’était une volonté absolument virile, ou qui correspondait aux clichés de la virilité : audace, noblesse combative, stratégie guerrière, droiture. Au physique : haute taille, muscles de fer, pointes agressives, couleurs franches.

 

La ruse, le détour, le vice, la mollesse, étaient réservés à des créatures au teint blafard, dont le chef était doté d’une tête à double-fond où habitait un homoncule. Leur camp de base était sur la face cachée de la Lune. Leurs soldats avaient des cagoules à flagelle qui les faisaient singulièrement ressembler à des spermatozoïdes (je n’en ai pris conscience qu’en revoyant récemment un épisode).

 

Il y avait dans cette série un personnage féminin, un seul : Vénusia (je retrouve tous ces noms sur Internet). C’était un personnage secondaire, dont je guettais l’apparition. Quand elle arrivait je ressentais une détente physique : il y avait donc un peu de place pour moi, j’allais pouvoir m’identifier deux secondes à quelqu’un. Deux secondes en effet, puisque dans son vaisseau amphibie Vénusia disparaissait rapidement de l’écran. Elle se livrait à d’obscures missions sous-marines, ne prenait jamais aucune décision sans consulter Actarus, ne décidait jamais du sort d’une bataille : auxiliaire au mieux, espionne au pire, et bien sûre amoureuse du chef.

 

J’aimais bien Albator, esthétiquement. Il y avait du mystère, des couleurs sombres, une musique plus nuancée que dans Goldorak, une piraterie de science-fiction qui aurait pu me parler. Le problème, c’est que l’esprit du mal y était féminin : les Sylvidres, des femmes végétales qui cherchaient à dominer l’univers. J’essayais de m’identifier à ces créatures ignobles et séduisantes. Heureusement Albator veillait au grain et déjouait constamment mes/leurs plans vicieux, les réduisait en charpie et repartait vainqueur avec son équipage. A part elles, Clio était le seul personnage féminin un peu important. Secondaire bien entendu, bien entendu énigmatique, Clio était une extra-terrestre hypersensible, entièrement (et chastement) dévouée à Albator. Recueillie par lui à bord du vaisseau, elle n’occupait aucune fonction précise dans l’équipage mais s’avérait une excellente infirmière aux côtés du chirurgien de bord.

 

Le fait est qu’entre 9 et 13 ans environ (entre 1978 et 1982) j’ai eu pour nourriture télévisuelle une vision des sexes largement répandue du Japon à l’Occident, qui me mettait mal à l’aise sans que je sache pourquoi, et qui ne me laissait pour échappatoire que Candy.

 

Candy est un de ces personnages de dessin animé qui grandit avec son public. D’abord petite fille, il lui arrive une effroyable série de malheurs, impliquant parfois la mort redoublée du même personnage, donc des enterrements suivis d’extravagantes résurrections. Elle subit des sévices, des abandons dans des orphelinats glacés, des mises au cachot, des corvées dégradantes, des humiliations dont la moindre est l’amour à sens unique. Candy ne se laisse pourtant pas abattre, elle conserve une virginité à toute épreuve malgré d’innombrables baisers, et elle devient infirmière au grand cœur dans les tranchées de 14-18.

 

Au fond je serais bien restée chez les Sylvidres. Elles étaient certes incompréhensiblement méchantes, mais leur univers verdâtre s’enrichissait d’épisode en épisode, et elles avaient une vie à elles, un empire, beaucoup de pouvoir, elles étaient pilotes, générales en chef, reines, ingénieures et stratèges.

 

Quels autres personnages féminins dans ces dessins animés ? Maya l’abeille était certes une héroïne pleine de ressources : entreprenante, joyeuse, meneuse de ruche, courageuse. Mais ce n’était ni une fille, ni une femme. C’était une abeille. Et sa vie intérieure était proche du néant.

 

Je cherche dans ma mémoire. Dans Capitaine Flam, à part une mère morte très tôt, il n’y avait, me semble-t-il, que des personnages masculins. J’ai peu regardé la série.

 

Ulysse 31 ? Je devais déjà avoir 13 ou 14 ans. Il n’y avait qu’un seul personnage féminin, dont je retrouve la description sur un site consacré à cette série : « Thémis est une Zotrienne de six ans qui a été recueillie par Ulysse (…). Elle ressent tout même a distance et peut communiquer par la pensée. Elle est très sensible et aussi délicate qu'une fleur. (…) Elle ne craint pas le feu et ses intuitions ne sont jamais mises en défaut et se révèlent très utiles pour Ulysse, même si parfois celui-ci décide de les ignorer. (…) » Sur ce site je trouve un autre personnage féminin, Pénélope : « Cette jolie jeune personne est la femme d'Ulysse et la mère de Télémaque. Elle a de superbes cheveux semi-bouclés dorés. On ne la voit pas beaucoup dans la série (…) Ulysse et Télémaque pensent beaucoup à elle: ils aimeraient tellement la retrouver, elle, la Terre, ainsi que leurs autres proches. »

 

Pour ne parler, donc, que de ces séries, les modèles féminins qu’une télespectatrice de mon âge avait à sa disposition étaient en résumé : la femme-enfant, l’épouse, la femme bafouée, la mère, la femme-énigme (voire la femme extra-terrestre), la femme hypersensible et télépathe (la sorcière hystérique), la mauvaise femme, et la femme-infirmière.

 

La jeune téléspectatrice fit par la suite une longue analyse, qui la conduisit, entre autres merveilleuses découvertes, au féminisme.

 

La fille (et le fils) de la télespectatrice n’ont pas énormément plus de choix aujourd’hui. Je recense Mulan, princesse guerrière qui se déguise en garçon pour venir à bout de ses projets ; Dora l’exploratrice, dont le cousin Diego, plus âgé, plus instruit, est en train de progressivement prendre la place sur TF1 ; et la princesse Fiona, amoureuse de Shrek. Ce personnage secondaire sur lequel je fondais beaucoup d’espoir (grosse, verte, une sorte d’anti-princesse capable de dégommer une armée de bandits) se révèle au deuxième épisode pathétiquement dépendante de son ogre de mari, qu’elle attend sagement au château de ses parents pendant qu’il résout toute l’affaire. Ouf, le monde est en ordre.

 

Un progrès cependant : si pendant quelques années de ma jeune vie je n’ai voulu rater aucun épisode de Candy (jusqu’à être dégoûtée non par la niaiserie du propos mais par l’incohérence du scénario), ma fille, trente ans plus tard, est accro à Dora. Au lieu des robes à crinoline, un pantalon pratique. Au lieu des boucles blondes, une coupe brune au bol. Au lieu du thermomètre de l’infirmière, une batte de base ball. En somme tout l’attirail du garçon manqué (un peu comme l’était la Claude du Club des Cinq). Beatriz Preciado, philosophe de la théorie des genres, me disait que le jour où on verra un personnage principal qui soit, non un garçon manqué, mais une « fille manquée » - un héros qui s’attribue sans vergogne les vices et les vertus traditionnellement féminins - le progrès sera peut-être plus net, et le jeu sera plus libre dans cet impossible qu’est le rapport des sexes.

2007